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MICHELLE DEBAT
Petites peintures avec Elles

Entre le nu et la nudité résiste l’énigme du corps et de son ex-position. Mais entre la nudité et la sexualité se découvre l’humain et son obscénité, c’est à dire ce qui est de l’ordre d’un possible ou non de la représentation.  C’est donc entre trouble et fascination que notre regard aujourd’hui hésite, chemine puis s’absorbe devant les dernières photographies couleur d’Hervé Rabot. Le corps, dont la représentation est aujourd’hui mise en crise tant dans les arts plastiques que dans les spectacles vivants, dont la nudité est offerte dans ce qu’elle nous rappelle de notre propre animalité mais dont aussi la sexualité, paradoxalement est évacuée à force de mise en scène du corps nu, est ici le piège d’un sujet qui n’en est plus un. En effet, ce corps, essentiellement féminin se retrouve dans l’équilibre fragile de n’être plus acteur principal de la scène tout en restant l’élément central d’un espace photographique qui, comme d’habitude ne dit rien de ce qu’il représente mais dit autre chose de ce qu’il montre et permet de faire « tenir ensemble ». Comme épinglé, parfois même dépecé, mais aussi élevé entre ange et démon, comme en apesanteur entre ciel et terre, momentanément en suspens entre sol et plafond, ce corps de chair, ouvert – mais non offert- comme un tissu zippé, en aplat sur le dos ou parfois de dos au regard, s’expose dans une nudité éclatante qui n’est que prétexte à « poser » de la couleur dans un environnement déjà « habité » de ready-made picturaux. De la nature à l’artifice, de l’objet à l’image il devient cet aplat de blancheur ou de noirceur colorées avec lequel le regard du photographe organise sa scène, son plan, son champ de couleur. Car s’il est ici vain de vouloir retrouver les codes classiques de la photographie de nu, ses clairs obscurs au service d’une plastique sensuelle, de désirer même reconnaître ceux plus transgressifs de la photographie publicitaire ou érotique, il est en revanche nécessaire d’accepter de parler de peinture, de « color-field », et même de danse, et dans tous les cas de déplacement de sujet. Bien sûr, le corps y a été objet de désir, mais très vite, il est passé au statut de posture, de signe corporel à la blancheur laiteuse comme on a pu apprendre à le voir dans certaines pièces chorégraphiques de Xavier Le Roy ou de Donata d’Urso. Les corps d’ailleurs les plus érotiques ici, ne sont-ils pas ceux qui restent à demi-ceints par un pan de tissu, ou à demi-recouverts par des tatouages peints ? Et c’est précisément dans cette mise en série que le travail d’Hervé Rabot se trouve être le plus juste si ce n’est contemporain. Car ici, le corps ex-posé, sans sophistication de jeux de lumière, de flashs ou de réflecteurs, sans volonté non plus de constat d’identité ou d’ambition critique, joue essentiellement de l’espace plastique tout comme le signe calligraphique ou l’aplat de couleur le font avec le blanc de la feuille ou le format du support. Pas de hiérarchie entre fond et forme, corps et mise en scène, sexe ouvert et face du visage mais surface et champ coloré où la figure corporelle s’étale dans un plan s’organisant grâce à lui autant qu’aux plages de couleurs proches du monochrome ou discrètement biffées ou éclaboussées. Et comme si le regard du spectateur devait parfois se reposer devant tant de force et d’énigme, comme s’il devait reprendre son « souffle » pour se déprendre de ce corps-insecte flottant la tête en bas au-dessus d’un drapé rouge-sang , d’un linceul bleu-outremer ou d’un tapis jaune-orangé, Hervé Rabot ponctue alors sa série d’une unique photographie sans corps ni figure, allant jusqu’à choisir ce tapis bleu patiné par le temps et qui semble à lui seul contenir toutes les images, tous les états de corps que seul Le saint Suaire aurait pu recueillir et garder. Temps de contemplation pour un regard impatient de retrouver celles (et celui : le photographe lui-même) qui sans se donner, s’ex-posent et font de ces tableaux troublants, des « petites peintures » si photographiques. Comme si la photographie retrouvait du corps ce qui ne fait plus de lui un objet d’exposition mais une figure d’ex-position. Mise à distance d’un sujet pour une fascinante mise en image du corps : de son origine à sa face.

Michelle Debat, septembre 2005 - mars 2007