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MICHELLE DEBAT
Le Roncier : Une histoire de noirs colorés

Contemple cette flamme et considère sa beauté,
ferme l'œil, puis regarde: ce que d'elle tu vois
n'était pas; ce qui d'elle était
n'est plus…

Léonard de Vinci, Ombre lointaine Ed.Alinéa, 1989

S'il y a un paradoxe toujours vivant dans le monde photographique c'est celui qui traverse le champ de la couleur. Bien qu'à l'origine la photographie fut un art du support couleur - rappelons-nous les premiers photogrammes de Talbot ou Bayard - l'image en quête de véracité n'eut de cesse de perfectionner la densité des noirs, l'opacité des blancs et l'infinie déclinaison de sa gamme de gris. A l'époque, la couleur était encore suspecte de séduction et de mensonge même si les discours sur la peinture avaient déjà commencé à reconnaître dans la dangereuse traîtresse, l'expression d'un monde sensible et peut-être "plus vrai que nature". Mais cette honnêteté - là n'était pas celle que les défenseurs du réalisme attribuaient aux instances du réel. Elle s'attardait trop à vouloir exploiter ce qui se devinait derrière les apparences sans que jamais l'œil puisse y avoir accès. Il aura fallu que la lumière rencontre l'école de la chimie pour que la photographie tente de fixer l'éloquence de la nature -ce qui d'ailleurs fera dire à certains que la photographie noir et blanc n'existe pas -.

C'est ainsi depuis toujours, la couleur - fille de l'ombre et mère de la lumière - n'aura jamais cessé d'osciller entre teintes et "tempéraments" selon la belle expression de Gœthe et elle ne semble pas encore décidée à nous laisser tranquille avec l'inquiétude qu'elle soulève dès que le noir et le blanc lui diffractent son nuancier. C'est à ce jeu d'éblouissement sourd et profond que se livre Hervé Rabot dans sa dernière série "en couleur".

Toujours "en plongée" dans son cher roncier, il continue à stimuler nos sens par de nouvelles énigmes, ses nouvelles photographies entre ombres colorées et blancheurs aveuglantes. Des plages mordorées aux bleus de soie indigo ce sont de splendides flambées lumineuses qui nous immobilisent et guident notre regard vers les profondeurs charnelles d'un univers envoûtant. Implorant l'ombre et la lumière comme d'autres en appellent au chant des sirènes, le photographe extrait des entrailles du buisson l'expression fougeuse d'un monde végétal où la couleur se joue des caprices de la luminance.

Ayant appris du Grand Maître luministe que "dans l'ombre, les couleurs révèlent plus ou moins leur beauté naturelle, selon le degré de profondeur de l'ombre …et qu'elles paraîtront d'autant plus variées entre elles, que l'ombre où elles baignent est plus profonde"1, Hervé Rabot fait l'expérience de la relativité de notre monde en couleur. Ainsi, quand "à distance, l'objet le plus sombre semblera le plus bleu et qu'à une grande distance, toutes les ombres de couleurs différentes apparaîtront également obscures"2, c'est dans un monde sous-marin où flottent d'étranges algues tentaculaires que la fiction photographique nous immergera. Parfois ce ne sera pas sans inquiétude que nous pénétrerons dans un espace souterrain où grouillent impatiemment des entrelacs de racines et de branchages. Mais, lorsque "des corps vêtus de lumière et d'ombre, seule la partie éclairée révèlera la couleur véritable"3, nous découvrirons avec émerveillement des raies de lumière dorée qui n'auront d'autre vérité que l'imprévisible pouvoir de la lumière des ombres. Car comme l'exprimait superbement Saint Augustin, si l'ombre est bien "La reine des couleurs", elle est aussi pour le photographe ce don de la nuit et des sels d'argent éclairés qui n'expriment à leur tour que "la souffrance de la lumière" pour le plus grand plaisir de ses amoureux.

De la grotte originelle au ciel embrasé par le feu céleste nous empruntons les chemins ombreux de ces "paysages" lumineux pour découvrir enfin, émergeant d'une nuit sans lune, le buisson ardent inespéré. Mais n'était-il pas surprenant de le voir jaillir d'une auréole noire et blanche dont la seule manifestation nous rappelle la présence d'un écran sensible à la lumière solaire. Quel est ce phénomène étrange qui rassemble couleur, noir et blanc sur la même toile argentique? La lumière bien sûr, même quant sa trop grande intensité détruit la couleur, usurpe le bleu du ciel pour laisser trace blanche dans ces espaces effervescents. La puissance poétique du réel se diffuse alors dans ces profondeurs troubles et nous rappelle que la couleur en photographie n'est que trace d'une rencontre, qualité d'une réflexion, harmonie de teintes qui moulent les formes avant d'en souligner les contours.

Si le peintre voyait surgir le dessin de la tache par le jeu des valeurs et des couleurs, le photographe délicatement effeuille les strates d'ombres colorées jusqu'à ce que la plus ténue vienne s'épuiser sur l'écran réfléchissant comme si "la surface de mercure veillait sur le progrès de l'ombre"4. La couleur n'est plus artifice mais épaisseur du sensible pour lequel elle livre bataille à la matière, en dégage son spectre et fait de l'image photographique l'espace réfléchissant d'un monde silencieux et intemporel.

Hervé Rabot passe du noir et blanc à la couleur sans que n'intervienne aucune forme de suspicion. Il ne force pas la couleur à être coloration. Nous pourrions même le soupçonner de croire en la transparence des ombres avant de nous rappeler que la couleur est cette expression fugace et sensuelle de l'émoi corporel. Et si le peintre avait besoin du blanc pour peindre la transparence, cet éclat magique d'une matière miroitante, le photographe laisse la matière être traversée par la lumière pour enfin recueillir les couleurs du temps et de l'espace. Pas question avec Hervé Rabot de croire Edward Weston qui disait "employer la couleur seulement pour ce qui était inexprimable en noir et blanc". Car même si la série en couleur du Roncier diffère de celle en noir et blanc quant à la densité charnelle qu'elle nous délivre de ce théâtre d'ombres, elle retrouve la puissance poétique que le photographe a toujours pris comme sujet de sa chorégraphie photographique. L'intime appelle la lumière comme la couleur interpelle l'ombre et cite ainsi Diderot pour qui il n'y avait pas plus de loi pour l'une que pour l'autre. La couleur est ce fil d'Ariane qui unit le noir et le blanc au prix bien sûr de certains complots.

Passage de l'un, traversée de l'autre pour le plus délicat des souffles: celui que l'on entend à peine lorsqu'un geste arrive à caresser l'air parce que le corps a su trouver peu à peu son langage. Celui d'Hervé Rabot est la Photographie. Noir et Blanc ou couleur, noir et blanc Et Couleur, il y est toujours et magnifiquement question de cette intériorité dont le noir est la couleur car "la couleur est l'espace où le regard n'a pas accès…A la limite, le noir est la vie, et il nous fait violence en exhibant une intimité qui, dans sa couleur, reste invisible"5. Alors reste au photographe le temps de sa danse pour toucher à l'aveugle cette inépuisable énergie du sensible qui n'a comme complice que la lumière et ses serviteurs: l'ombre et ses noirs colorés.

Michelle Debat, Février 2003

1 Léonard de Vinci, Les Carnets de Léonard de Vinci, éd. Gallimard, 1942,p.295.

2 Ibid,

3 Ibid,

4 Sévero Sarduy, La doublure, éd. Flammarion, 1981,p. 103.

5 Bernard Noël, Journal du regard, éd.P.O.L, 1988,p.55.