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ANNE-MARIE GARAT
Un noir tellement blanc
Livre d’Artiste. Filigranes éditions .Oct 94

Je crois que j’ai commencé à écrire à l’ombre d’un roncier. L’écriture commence pour moi dans cette ombre de guerre végétale, dressée en mur devant mes yeux, dans l’effarement du chaos dont ce buisson trop grand m’offrit alors la première image, comme un état confus d’avant le monde, d’avant la forme. J’entre dans les photographies d’Hervé Rabot comme on retrouve en soi l’écho des premières expériences, celles que l’on croit toujours avoir oubliées, l’écho de ces séismes discrets qui nous fondent.

C’est un jardin de campagne, où nous passions les étés, chez mon grand-père, en Médoc. Un jardin jardiné qui marie le rosier, l’arum et l’iris avec l’asperge, la groseille, et quelques pieds de vigne solitaires, importés en échantillons de ses terres de graves dans le territoire domestique, près des maisons. Un résumé décoratif d’agriculture florale, potagère et vinicole, une nature apprivoisée, comprise dans la clôture. Dans les limites du jardin, la nature se comprend encore.

La clarté d’Août qu’avaient les étés dans l’enfance est perdue, elle nous rejetait, les après-midi immobiles, sous les arbres du jardin, après les traversées blanches de soleil, vers les places de fraîcheur du noyer ou du tilleul, où se raréfiaient les aires de jeux menus, à gestes ralentis, qu’ont inventait alors pour passer les heures de chaleur.

Ce n’est pas de cette ombre dont je me souviens, mais d’une autre qui appartient à la nuit en plein jour, sauvage, incompréhensible, soudain échancrée dans les apparences de lumière. Une descente, les yeux brûlés vers l’envers minéral, végétal, vers les limbes sauvages. L’état sauvage commence au fond du jardin.

Au fond, il y a la haie, derrière le puits. Un enchevêtrement compliqué de vieux sureaux, d’aubiers tordus, que l’invasion d’un haut roncier a liés ensembles dans l’inextricable réseau de ses rameaux flexibles, de ses crochets nerveux, une tentaculaire étreinte armée, proliférante d’épines énormes, de rejets robustes et ligneux, arqués, étirés, à l’assaut du ciel, à une altitude qui excède le regard, aveuglé de ciel blanc.

Les terres d’exploration ont à l’échelle de l’enfance, des proportions étranges, imaginaires. Le jardin qui invite aux visites tranquilles, me ramène toujours au spectacle troublant du roncier. Cou cassé, j’en contemple la matière bizarre, insane, l’exaspération joyeuse et méchante dont le motif végétal se répète sans fin, sans ordre, une sorte de gribouillage hérissé et griffu, saturant l’espace de sa profondeur obtuse. Rien à voir là-dedans, rien à comprendre.

Cette haie de ronces est centenaire, elle sert déjà le mur, avant la guerre de 14, aux photos de famille, à l’ombre duquel posait, près du puits, mon grand-père jeune homme, avec mon père, son grand-père. Le feuillage mange leurs visages de tâches, de reflets, dont l’ocelage barbare menace leurs portraits. Dix fois éradiqué, le tronc du roncier a dix fois repoussé, sorti chaque fois forci de la taille, plus robuste, coriace, triomphant. Décapité, ressuscité, repartant de la souche à l’assaut vertical, d’une vitalité invaincue. Ses racines cherchent loin l’humidité, elles ont fini par desceller les pierres du puits proche, on en voit les crampons noyés, couverts de mousse visqueuse sous la peau noire de l’eau, tout au fond, quand on se penche, le soir, pour tirer le seau des arrosages.

Le roncier a donc, dans le noir de la terre, la même configuration vigoureuse d’arborescence. Il y a, sous la terre du jardin, un double du monde, son envers. En profondeur, un négatif, une image latente des figures aériennes. Je plonge au-dessus du puits. Je me penche dangereusement vers cette colonne de verre noir, dans la loupe énorme de son œil télescopique enfoncé vers l’envers. Rien du ciel. L’œil, écarquillé d’été, apprend l’obscurité. Tout de suite j’étais rendue beaucoup plus loin .C’était noir, c’était blanc . Une concrétion minérale giclée de lumière intérieure, des lames translucides, des couteaux, dans le noir de la membrane aquatique, des déchirures, des rayures contre l’œil grand ouvert, paupières gelées et cils scellés au front, la face brûlée de glace, irradiée de rayons et rien à voir d’intelligible, de raisonnable. Rien d’appris par cœur, aucune prose, vers, addition, soustraction. Il n’y a pas d’école, de jardin dans la nuit des ronciers négatifs dont les puits donnent l’image. Une nuit hachurée transporte ici d’autres lieux de nuit, celle qui migre dans la transition des couloirs entre les chambres, sous le sommeil dans la vrille vertigineuse d’un escalier nocturne, ou bien dans la cachette étroite au fond du chais, entre les cuves et le mur, où luisent les paillettes phosphorescentes du salpêtre. Déplacement de cette nuit des espaces endormis, analogue à d’autres nuits que traversent les pas dans le mutisme, l’autisme de l’enfance et qui fabrique à notre insu un théâtre du dedans où se raye le souvenir du corps, comme il pleut dans les vieux films du muet.

Sous la pellicule de l’eau, sous les paupières, une in formulable nuit inversée, dont les photos d’Hervé Rabot sont l’image pour moi aujourd’hui. C’est le même feuilleté minéral des strates exquises, abstraites, d’apparente anarchie. Une matière photographique qui abolit les catégories naturelles, la direction, l’endroit et l’envers, dans le mouvement vitrifié, la transparente, l’opaque épaisseur cristalline travaillée en filets laiteux de neige, en aiguilles de glace, en brûlures de langues. Immobile, gelé, l’œil apprend, dans les déplacements infimes de temps, les laps d’instantanés subtils et les effondrements discrets, une tectonique du minuscule. Une étude, hors d’haleine, dans l’incandescence, la nuit, dont ces photographies donnent plus que l’idée : la sensation d’avoir su cela. Sensation d’en avoir appris la forme dans l’éblouissement de paysages in regardables d’abord, comme midi nous aveugle, à force de lumière, et nous rend à une lucidité intérieure du monde, pour nous réconcilier avec lui. Comme dans l’écriture.

Hervé Rabot photographie ces cicatrices que garde le corps dans ses chambres noires, en souvenir d’une traversée des couches de temps, entre un noir tellement blanc, un blanc si obscur que se disloquent et dérivent les données d’origine. Ce n’est pas un lieu mental, une vue de l’esprit, c’est une expérience sensible, photographique. Des états de soi dans le transit, le déplacement au travers d’une épaisseur infime, à la frontière de ce que nous savons, sentons, quand se redresse le plan surface et qu’il offre en fuite sa profondeur infinitésimale, infinie, sa réserve pelliculaire de fiction. Si proche de la peau, de l’eau de l’œil, jusqu’au flou de l’in distinction optique, jusqu’au net des fulgurants aperçus, dans le tiraillement révulsé de l’œil, le filé, l’étirement nerveux déployé en rameau, delta, échancrure des tissus d’horizon. Si loin des paysages, si près des lieux d’apprentissage géologiques, amniotiques.

Hervé Rabot isole, fragmente du minéral (comme du végétal), il cadre des places aveugles, en capte les états intérieurs. Excursion du jardin, incursion du sauvage. Il cadre carré. La forme carrée annule la logique du haut et du bas, dépasse la question de l’envers, de l’endroit, du dessus, du dessous. Il met à mal le désir de s’y retrouver, de s’y reconnaître. Loin des ressemblances, de l’ordre documentaire, il donne à voir le réalisme de l’imaginaire. Il n’envisage pas. Envisager veut le recul, la distance respectable qui restitue du sens commun. Il entre, comme entre un enfant, dans l’étrange morphologie (végétale,) minérale, y invente des formes au risque de la vue, de se perdre de vue. Il renonce au savoir, aux apprivoisements domestiques, il s’en remet à l’expérience sensible d’une sculpture d’espace qui commence où s’arrête le jardinage de l’œil, la scolarité du réel, y provoque des catastrophes d’architecture minuscule, des accidents lumineux. Ses images gardent une part de nous dans les zébrures, les griffures de lumière, en otage éblouis. De s’être penché sur les puits optiques, on passe le reste de sa vie à interroger cette langue des sensations, glyphes, signes, chiffres visuels du monde, dont on cherche la traduction, l’écriture.

On cherche à comprendre. On ne comprend pas davantage, et encore on cherche J’aime regarder les images d’Hervé Rabot comme ces aventures anciennes dont on invente la légende fraternelle, sans tout à fait s’y reconnaître étranges à soi et pareilles, dont on attend la suite. J’aimerais que ceux qui les regardent s’y cherchent, s’y rencontrent.

Anne-Marie Garat, octobre 1994