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MICHEL FRIZOT
Leçon de paysage
Clichés n° 47

Venu à la photographie par engagement social plus que par recherche esthétique, entré à l’agence Viva en 1982, Hervé Rabot a pourtant bien vite délaissé les poncifs modernes du reportage : cadrage, instantanéité, lisibilité, pour se faire l’apôtre du flou et du bougé. Mais ce qui ailleurs, a pu n’être qu’une mode est pour lui une nécessité vitale, une manière de vivre en photographie, un autre rapport à la nature, restée indemne de la présence de l’homme . En quelques années, il est alors passé de la traduction spontanée de l’énergie du mouvement dans les foules, les visages méconnaissables, les attitudes entrevues avec un 24x36 tenu à bout de bras, à cette sorte d’ascèse flamande de paysages (comment les dénommer autrement) arides et grandioses à la fois obtenus avec un 6x6 presque arrimé au corps qui, lui, saute, court, se déplace sans retenue.

L’image, quelque peu aléatoire et sommaire, est en effet un paysage primaire, à la limite du symbolique comme on le voit sur les miniatures médiévales, figuré par un arbre maigre et quelques touffes d’herbe au bas d’un monticule . Ce qu’il fait qu’il y création de paysage, à partir de rien, c’est d’abord l’illusion d’échelle, le passage de l’herbe au taillis, du caillou à la figuration sensible d’une montagne, à rebours du peintre qui loge tout un monde dans un petit rectangle, mais avec la même hésitation, la même difficulté à dire et à figurer les choses.

C’est bien notre imagination qui débroussaille ce terrain vierge de la photographie et nous fait entrevoir, en grattant l’écorce du naturel, les éboulis d’un monde préhistorique, hésitant entre l’éruption irrésistible et la dégradation inéluctable. Emule d’un Lewis Carroll rampant dans le gazon pour complaire à Alice, le photographe est témoin d’une transmutation qui confondrait la pâquerette et le pin parasol pourvu qu’il y ait réelle fusion des formes.

Mais l’effet de ces photographies ne s’arrête pas seulement à la question de l’identification interrompues des structures naturelles ; il y a aussi une confrontation physique, primordiale, avec la matière ; un corps à corps des sens pour éviter le piège de l’abstraction. La vue effleure pour rendre la fermeté du toucher. Le corps bouge pour traduire la fluidité de la terre. Les paupières se ferment pour éprouver la vivacité de la lumière. Car tout paysage naît du tracé de l’horizon, de l’inscription d’une ligne de partage entre la terre et le ciel, entre l’ombre et la lumière. Mais ici, où ne subsiste, dans l’arrangement de la photographie, que cette antinomie du chaos originel, ce n’est pas le noir qui déborde, c’est le blanc qui grignote la ténèbre et s’immisce dans le contre-jour.

La prise de vue, alors, est une prise de temps. Elle laisse au monde le temps d’exister . Elle lui laisse encore une ultime liberté, le choix des mots pour se dire, pour se raconter lui-même. Paysages-limites à la lisière de l’indescriptible, les carrés d’ombre d’Hervé Rabot doivent se lire de ce point extrême où seul résiste le libre-arbitre de la désignation des choses, où le blanc hésite entre neige, eau, nuage, soleil, où le noir balance entre roc, feuilles, fumée, racines ; où ne s’éternise que la trace fidèle des mots.

Michel Frizot, 1988