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RÉGIS DURAND
Rien que la chose exorbitée
Cahiers de la création contemporaine, Éditions Marval
Numéro I-X/1990

Ce premier volume des cahiers de la création contemporaine accompagne l’exposition « Rien que la chose exorbitée... », organisée par Régis Durand à la galerie Michèle Chomette à Paris, du 16 octobre au 24 novembre 1990. Artistes présentés : Nancy Burson, Michael Clegg et Martin Guttmann, Pascal Convert, Noelle Hoeppe, Allan Mc Collum et Laurie Simmons, Hervé Rabot, James Welling.

 

« Entouré de ces photographies, je ne pouvais plus me consoler des vers de Rilke : ""Aussi doux que le souvenir, les mimosas baignent la chambre" : La photo ne "baigne" pas la chambre : point d’odeur, point de musique, rien que la chose exorbitée. La photographie est violente : non parce qu’elle montre des violences, mais parce qu’à chaque fois elle emplit de force la vue, et parce qu’en elle rien ne peut se refuser, ni se transformer ...» (Roland Barthes, La Chambre Claire)

 

L’« exorbitation » de l’objet peut être le résultat d’un effet de présence extrême, ou d’une sollicitation si intense du regard qu’elle perturbe la relation entre l’œuvre et le spectateur. Mais elle peut aussi prendre la forme d’un trouble de l’accommodation du regard photographique lui-même. Quelque chose alors apparaît, qui est à proprement parler hors du foyer de l’optique comme du sens, exorbitant par cette inaccommodation même. Allan McCollum, dans Perpetual photographs, descend, nous l’avons vu, jusque dans le grain irréel d’un fragment d’image - image composée elle-même de particules juxtaposées (les pixels).  « Perpétuelles », ces images le sont assurément, car le processus qui les fonde est sans fin. Le matériau lui-même est inépuisable (car anonyme et banal à souhait), et l’opération de grossissement n’a théoriquement pas de fin. Ou plus exactement, il en a une, qui serait pareille à l’état d’entropie dans un système thermodynamique : un état d’indifférenciation,  de « désordre », qui se traduirait plastiquement par une sorte de monochrome gris, lorsque le dernier grain aurait été exploré. Et pour aller plus loin, il faudrait alors changer d’instrument, passer à la photographie scientifique par exemple.

 

La perturbation qui affecte les photographies d’Hervé Rabot n’est pas du tout de ce type. Elle est le résultat d’une opération discrète - et non continue - d’un séisme (et non d’un changement d’échelle ou de distance). Mais surtout, elle se situe par rapport au matériau photographique (la chose) dans une relation tout à fait différente. La chose de MC Collum est un artefact (un cadre) un code (ce qui désigne l’objet  tableau , l’art,  la décoration) sans contenu, destiné à jouer un rôle mineur dans un décor de télévision. L’opération d’exorbitation consiste d’abord à le faire passer au premier plan (à en faire le sujet des Perpetual photographs),  puis à faire monter en surface sa « matière »  indistincte. La  chose de Rabot est au contraire une matière chaude, très riche en informations de toutes sortes (qui vont, pour le paysage, de la géologie à la botanique et à la convention picturale). L’opération consiste alors à dé-composer ces paysages par un travail de bougé extrêmement maîtrisé, de sorte que les formes se mettent à filer, de façon contrôlée, en fibrilles et en flammèches...

 

C’est une  catastrophe  qui perturbe l’ordonnancement apparent du lieu, pour en laisser apparaître le bouillonnement interne. La question est alors la suivante : à quelle condition peut-on avoir un paysage ainsi transformé sans qu’il devienne un pur chaos formel (qui aurait pu être alors obtenu de toute autre manière, et n’aurait plus rien de photographique) ? Autrement dit, comment conserver une structure, une composition et une matière photographiques (que seule la photographie rend possibles) , tout en faisant subir cette violence au code de la représentation ? La proposition d’ Hervé Rabot (qui a une formation d’architecte) consiste à soumettre sa vision à une analyse architectonique - présence et répartition des masses , de la lumière et des forces. Comme si la photographie devenait un élément d’analyse, une sorte de coupe ou de radiographie, qui laisserait voir par transparence des détails de surface, mais qui en montrerait aussi en profondeur des zones de densité différente, des failles et des chevauchements. L’art consiste ici à nous plonger dans une dimension inconnue de la matière, tout en maintenant une lisibilité ténue - davantage une promesse ou une croyance qu’il y a du lisible, mais, après tout, c’est une conviction qui importe pour se maintenir dans le champ de l’évidence photographique.

 

Il y a donc là une très  efficace abrasion des conventions paysagères (qui impliquent toujours de la distance, de la perspective, du survol), pour y substituer une position centrale. Et leur réussite tient sans doute à ce que ces œuvres ne se contentent pas de changer de foyer, de substituer une convention optique à une autre. Comme s’il y avait en elles un aller et retour, une double conscience qui leur confère le plus grand dynamisme.  C’est aussi ce qui les maintient dans le champ d’une photographie idéaliste, si l’on veut, en même temps que s’y affirment des préoccupations matériologiques.

 

Le caractère  fractal  des formes qui résultent du travail d'Hervé Rabot se retrouve aussi dans certaines oeuvres photographiques de James Welling (celles réalisées à l’aide de gélatine teintée d’encre). Mais là où Rabot  (c’est la beauté un peu mélancolique de son geste) s’accroche à une vision du réel dans ses grandes lignes de force, Welling a semble-t-il renoncé  à toute adhésion subjective ou rhétorique ...

Régis Durand