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Création (Photographique en France)
Le corps, la galère : noir et blanc

Musée de Toulon, 21 janvier au 30 avril 1988
FRANÇOIS SOULAGES
Hervé Rabot, le corps simple

Créateur

Il a 36 ans et « se consacre de manière exclusive à la photographie » depuis cinq ans : il était architecte, il est maintenant photographe. Photographier, cela se fait quand on s’y donne avec tout son corps, tout son cœur, toute son âme. Rabot est dans le tout : il interroge autrement le rapport aux autres et au corps. Photographier, pour tout artiste, c’est interroger son point de vue. Rabot y réussit : il se coltine avec la matière de la photographie.

Trois choses le caractérisent : ses prix, ses expériences, ses expositions. 1983 : il a la mention spéciale au prix international de la photographie de reportage à Charleroi en Belgique ; il est lauréat de la Fondation Nationale de la Photographie et de la Bourse Verte du Crédit Agricole ; 1985 : il remporte le prix Niepce ; 1986 : il a la Bourse de séjour et de recherche pour la Villa Medicis Hors les Murs (Ministère des relations extérieures, Institut Français de Stuttgart). Ces prix ne l’écrasent pas, au contraire, ils l’éveillent : comment créer toujours ? à quel prix ?

Cet effort de différence dans le créer explique ses nombreuses expériences : 1983 : « Marches en France » avec le remarquable photographe qu’est Patrick Toth ; c’est l’occasion d’un  partage dans une recherche dans le domaine de la photographie de reportage avec la volonté d’en quitter l’exercice traditionnel  ; 1985 : « le Tram Vert » ou l’inventaire photographique du site du futur Tramway qui devait rallier Saint-Denis à Bobigny ; «  Picardie - Paris-Liaisons ferroviaires » ou l’histoire et la géographie d’un autre parcours ; « Programme photographique du Blavet » ou un travail de création à partir de 140 km réels d’une rivière et à partir de l’imaginaire ;1986 : « Confrontation » à Stuttgart ou sur l’architecture et le paysage ; « Mission Photographique Grand Ouest » ou le paysage de la Reconstruction sur l’Atlantique. Ou comment dans le /du reportage on accède à la matière de l’abstraction. Il expose partout : au Japon ; au Maroc, en Allemagne, etc..., en France - Paris, Lorient, Lannion, Chalon-sur-Saône, Amiens, Grignan etc..

Création

Dire oui à notre invite de Création sur le corps, c’était bien, mais c’était aussi risqué pour Rabot : Il n’avait jamais fréquenté le corps photographiquement. Est-ce qu’un corps c’est différent d’un paysage, surtout un corps en galère ? Heureusement peut-être, il y avait aussi « noir et blanc » et « création (photographique) en France » dans notre commande. Bref, Rabot a accepter de jouer le jeu, mieux de risquer le risque, de créer la création. A partir de sa relation au monde.

Œuvre

Deux choses : cinq photographies sur les cimaises du Musée (2 photos de 47x47 cm, 2 autres de 38x38, une de 15x15 cm) et une boîte de 53x63 cm dans laquelle on trouvera ces mêmes cinq photos, accompagnées de deux photos faites avant notre commande et de deux autres faites après, pour montrer en quoi la création réalisée pour notre commande a modifié l’œuvre générale de cet artiste. En effet, créer, c’est aller ailleurs, mieux, c’est inventer un autre espace non seulement dans lequel on est, mais à partir duquel on partira : Rabot l’a senti et compris ; il nous le montre. Le récepteur de l’exposition pourra expérimenter physiquement cette réalité de la différence en création en voyant et en manipulant les photos de/dans la boite : projet à la fois simple et conceptuel. La photo ça se voit et ça se touche, même et surtout si c’est lisse.

Avec le corps, de nouvelles questions se posent à Rabot . En effet, la photographie d’un corps est à la fois fondamentalement différente de celle d’un paysage et aussi profondément semblable : différente parce qu’un autre corps engage le corps du photographe et sa relation à l’autre par sa triple médiation de leur deux corps et de l’appareil, parce que c’est toujours un corps à corps dont on ne peut sortir indemne, mieux, identique, parce que c’est un rapport et qu’un rapport transforme toujours les rapportés-rapportant ; semblable parce que la photographie de paysage est aussi corps contre corps - corps du petit humain qui prétend prendre trace, corps de la grande terre qui superbement l’ignore -, parce qu’enfin de compte et de processus créateur on a toujours affaire avec des formes et des matériaux, donc du photographique, parce que le référent n’est qu’un point de départ dont on part pour arriver ailleurs. Ainsi, habité par cette contradiction, Rabot va chercher et créer, c’est à dire donner non des questions-réponses, mais des réponses-questions au problème que pose notre proposition : en faisant des images, en prenant de nouvelles orientations.

Le corps-la galère, pour Rabot, c’est le nu et la relation : le nu plus radical que le corps habillé , socialisé, grimé, le nu de l’adulte comme s’il était enfant alors qu’il n’est plus enfant, le nu du corps de la terre comme est nue une roche ou un ciel. La relation à ce qui l’entoure ; il veut donner forme à la relation qui l’entoure, non pas parce qu’elle n’a pas de forme - et encore !-, mais pour lui donner une autre forme, son style, et la faire vivre aussi ailleurs dans l’espace de la création, dans l’espace de la photographie, dans l’espace de l’imaginaire : peut-être que cette expatriation de la relation du domestique à l’esthétique est ce qui non seulement la baptise en esthétique, mais la ressource en domestique. Rabot interroge, comme Ruben l’entre-deux corps, l’espace de la relation : espace à la fois physique, émotionnel et vide. Qu’est-ce qu’il y a entre mon corps et celui des autres ? Le risque de la galère. Galère entre moi et autrui, entre mon corps et celui des autres, entre le réel et l’imaginaire, corps à corps qu’on ne peut pas ne pas se coltiner, puisqu’il faut continuer à voir et à photographier, à vivre et à être : le corps n’est pas tant galère que mis en galère, eu égard à l’existence même de cette relation, de cet espace séparateur, de ce trou noir qu’avec la photographie l’artiste interroge et met en forme.

Le corps est d’abord une image, une image en galère, une image en dérive que les artistes mettent en œuvre pour le sauver et que les hommes mettent en vie pour ne pas trop souffrir. Avec ses photos, Rabot nous fait voir le toucher et l’effleurement, la surface et le lisse : la peau, c’est comme la photographie, ce n’est que ça : une surface qui obligatoirement est frustrante. Et pourtant, derrière, dans et avec cette surface, il y a l’autre, il y a moi. C’est le mystère que cet artiste interroge, comme il avait interrogé le paysage, car dans les deux cas il nous montre avant tout sa relation à : sa photographie révèle un réel immergé dans l’imaginaire - celui de la relation et celui du sujet photographiant : le référent n’est pas nié, mais il est intégré dialectiquement dans cet imaginaire, cette image et cette mise en forme. Avec Rabot , la photographie est vraiment une image. A tel point qu’on voit à travers ses photos de paysages des corps. Quelle galère, mais aussi quel bonheur et quelle liberté pour le récepteur !

Cette photographie oscille entre l’esthétique de l’empreinte et l’esthétique de l’archive. Avec la photographie, il y a toujours de l’archive et du travail à refaire, que ce soit chez Uféras, Rabot ou Verdeguer - les trois extrêmes ; la confrontation des travaux de Pataut et de Rabot le montre : la matière, comme le corps, est archive d’une histoire ; laquelle ? voilà tout le problème : il ne faut pas se tromper.

Mais l’œuvre de Rabot est aussi tout d’abord du côté de l’empreinte : la photographie veut rendre éternelles, mais aussi surtout comprendre les empreintes des corps qui marchent sur le sable au moment où la mer se retire et avant que les vagues ne viennent effacer ces pas. Tout est là : le désir d’éternité, le désir de compréhension, le désir de repérage de l’éphémère qui passe ; le corps vivant, le corps en mouvement, le corps en galère de mort ; la mère qui vous quitte et que l’on croit quitter, le flou et le vague qui vous submergent, le « non » du « pas » qui clôture votre bouche et votre corps, même si, dérisoirement vous criez et bougez : alors vous photographiez ou regardez la photo ; alors l’artiste, malgré tout et malgré le nom et le non du pas, fait œuvre en silence, avec simplicité, quasiment frustrement : photographier comme un animal et non comme un intellectuel. La matière est enfin rencontrée : matière imaginaire, matière de mémoire, matière d’inconscient ;matière métamorphosée par l’acte photographique, matière transfigurée par ce corps relatif, ce corps en relation : le corps de rêve.

Réception

Tout comme la création est objet et processus, l’image photographique est espace imaginaire et effet d’un processus reliant l’imaginaire et le réel. Le récepteur ne pourra peut-être pas tout revoir ni tout revivre : c’est le propre de l’art . Mais il y a la boîte d’Hervé Rabot où l’on voit des oeuvres faites avant le corps-la galère et des œuvres faites après : on voit le chemin et les directions. En tout cas le récepteur est face à du noir et blanc : le noir, qui chante l’impossibilité galérante d’approche du corps de l’autre, le « il n’y a pas de rapport sexuel » de Lacan, les ombres et les détails morts en photographie ; le blanc qui murmure l’effleurement et le rapprochement, l’accès asymptotique de l’autre. Avec Rabot, la photographie est géométrie : l’asymptote est la loi.

François Soulages