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Exposition Galerie Michèle Chomette Paris 4 janvier-4 février 1989
Exposition Galerie des Beaux-Arts de Nantes Octobre 1989

BERNARD LAMARCHE-VADEL
Rabot dans son nom

Les années 70 , en France tout particulièrement , ont été consacrées , dans le domaine de l’art photographique à l’achèvement du projet historique de la photographie directe . Pour autant , selon le mot d’Emile Zola que « Rien n’existe vraiment avant d’avoir été photographié » , se clôt sous nos yeux , sans que jamais nous n’en voyons la fin , le projet du reportage jusque dans ses allures les plus inattendues . A cette clôture du compte rendu manifeste du monde manifeste , l’atelier photographique français qui détient toujours à mon sens l’initiative , a réagi de deux manières ; celle de la régression d’abord , qui est l’abord le plus visible , le plus soutenu et le plus populaire du retournement en cours des objectifs de l’art photographique . Régression dans le mimétisme de l’art majeur que représente toujours la peinture , la prise de vue n’étant que l’instrument ustensilaire d’une considération appuyée d’un fait plastique ; que le corps , l’architecture , l’assemblage en soit les sujets ; la photographie dans ce domaine n’exerce plus qu’un rôle hygiénique de promotion esthétique d’un fait plastique qui n’est au surplus souvent qu’un écho et une atténuation d’œuvres autrement installées dans le monde de l’art.

Sur l’autre bord d’une même volonté de dépassement de la photographie directe , nous assistons par quelques noms qui font déjà repères d’une nouvelle problématique photographique en train de se constituer à une mise en cause radicale de ce qui semblait être la vocation du médium pour la transparence et son corollaire dans une certaine naïveté optique.

Au monde devenu un infini panoptique d’usage et l’otage d’une masse orgueilleuse de prescriptions qui s’intercalent à l’enseigne du savoir entre l’individu et la matière . Hervé Rabot qui justement en sait beaucoup et d’une vraie connaissance sur les masses et les matières , les équilibres et les superpositions , sait surtout que s’il veut donner figure à ce qu’il connaît , doit en venir au seuil de tout ce qu’il sait . Immense mouvement de réversion où le photographe lui-même avance , dans son temps propre , dans son acte personnel , vers l’ombilic de toutes les causes , de toutes les raisons , de tous les devenirs , de toutes les lectures assignées du monde pour mieux le réduire.

Ce que photographie Hervé Rabot ce sont des processus occultes , invisibles la plus part du temps, mais grâce à quoi la matière prend forme , et la forme peut devenir figure ou image . Cet élan qui emporte toute son œuvre est un acte de contemplation de l’écorce terrestre dans son cours profond , sinueux et mouvementé ; ce sont des masses contiguës , des influences , des passages et des échanges , des failles où s’immiscent des éclairages , ce sont aussi des transparences et des superpositions . C’est l’architecture dans le long et progressif développement de sa genèse, de son affleurement.

Je ne peux pas m’empêcher de penser que cet homme, Hervé Rabot, dont l’œuvre prouve l’excellence de son caractère méditatif, n’ait pas songé longuement à l’emprise de son nom propre sur son entreprise . A preuve cette tension radicale de chaque image comme une coupe de ce qui est reconnu pour le désenfouissement d’un aveuglement intérieur, d’une fusion lumineuse, d’un instant de vertige où l’abîme de la matière rencontre son cadre primordial : le temps.

Bernard Lamarche-Vadel