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FRANÇOISE DUCROS
Hervé Rabot : La photographie, à rebours

La photographie, dans la période de crise que nous connaissons, n’a pas renoué avec le reportage réaliste. En entrant à l’agence Viva en 1982, Hervé Rabot devait penser que les enquêtes sur le quotidien constituaient l’ample matière à partir de laquelle un photographe pouvait exprimer son rapport à la société. Il a toutefois renoncé immédiatement à la photographie documentaire en créant avec Patrick Toth et Frédéric Gallier une tendance dissidente à l’égard de la tradition du reportage.

Ce refus du message et de l’image significative n’est peut être, qu’une des multiples facettes des désengagements successifs apparus depuis plusieurs années, mais la photographie par contre, a profité de cette conversion pour retrouver une créativité plus féconde remarquée aussitôt comme une jeune école du flou. En 1983, Hervé Rabot est dans la rue avec Patrick Toth pour sept mois de prises de vue et quelques 350 à 400 films. Il cherche à exploiter au maximum son Minotage automatique. Ce 24x36 est un lointain descendant du Leica, auquel a été associé la photographie de reportage classique, dont le principe canonique est d’éterniser « l’instant décisif » par l’obtention d’un cliché précis. En théorie, l’image captée par le viseur correspond à une « sorte de pressentiment de la vie » et, selon Cartier Bresson, elle nécessite que l’appareil soit rigoureusement défini « dans l’espace par rapport à l’objet », selon les règles d’une prise de vue distanciée.

Des corps fantômes

Par provocation sans doute contre cette photographie qui vise à ordonner le mouvement par la tension ou l’harmonie des situations, selon la vision particulière du photographe, Hervé Rabot appuie au hasard sur le déclencheur et braque, avec un geste non retenu, son objectif sur n’importe quel sujet. Les images, chaotiques, à la limite de l’illisibilité, révèlent l’intensité violente du mouvement. Comme l’ont déjà montrer d’autres photographes, en particulier Otto Steinert ou William Klein, l’appareil bougé est un œil qui dévoile des formes inconnues. Dans l’arraché du geste, il prélève la substance des objets et nous fait découvrir une nouvelle structure visuelle. Ce qui intéresse Hervé Rabot dans ce détournement physique de l’appareil, c’est la même matière et la transparence données aux êtres. On s’est interrogé ces derniers temps sur la présence de »fantômes » dans la photographie ancienne ? Considéré à l’époque comme un défaut dû aux imperfections de la technique, le flou, depuis, est devenu une valeur photographique reconnue et acceptée. Nous regardons les fantômes de Durandelle et d’Atget, comme ceux obtenus d’une manière volontaire par Hervé Rabot, parce que nous avons appris à lire l’écriture photographique. Ils sont les signes fragiles de l’existence, les traces blanches d’un passage secret. La chimie photographique offre ainsi des moments de révélation où les noirs s’effacent, accueillant des rayons lumineux, créant dans le tremblement des formes, l’étendue évanescente d’un espace tactile.

L’encre photographique

Ces photographies d’Hervé Rabot sont toutefois prise dans une tension où l’abstraction est rapidement absorbée par le repérage du sujet sous-jacent. Dans le grisé des lignes radiographiées, nous lisons les rayures profanes d’un pull -over. L’équilibre des contrastes permet de ressaisir l’emplacement des bras, des visages et l’espace fragmenté de la rue. Trois ans plus tard, nous sommes au cœur d’un étang asséché de Bretagne, entourés d’une terre glauque et poisseuse d’où émergent des racines, des blocs de pierre, le paysage alentour. Hervé Rabot tient un Hasselblad 6x6, appareil de moyen format qu’il utilise en courant, en sautant et ses gestes sont devenus moins spontanés. Les images sont tout autres. Encore moins lisibles, elles ont pris une tonalité picturale. Henri Focillon, cet historien de l’art, remarquable commentateur de la gravure, disait qu’on ne saurait confondre désormais l’inertie de la masse et la vie de la matière, puisque cette dernière, dans ses plus infimes replis, est toujours structure et action, c’est à dire forme...

L’élan d’Hervé Rabot qui constitue son rapport à l’acte photographique, a provoqué une métamorphose de la matière dont on ne sait plus si elle provient du paysage lui-même, de l’émulsion ou du papier. La texture photographique est faite d’encre, semble-t-il. Une opération alchimique a eu lieu : la terre devenue aquatique provoque dans les replis de sa matière des linéaments, des éclaboussures, des filés, de minces passages capillaires. L’espace s’aplatit, se réduit à un jeu de clair-obscur, une tâche noire et dense qui semble repousser sur son angle gauche ou droit, une réserve blanche, absorbée presque par la lumière.

Le paysage retrouvé

Hervé Rabot rejoint par ces recherches les fenêtres embuées de Keiichi Tahara, les abstractions d’Andreas Muller-Pohle en donnant à lire l’image photographique comme un espace imaginaire et le résultat d’un processus. Sa démarche s’est légèrement modifiée lorsqu’il se promène, depuis l’an dernier, dans des lieux clos, un jardin de Stuttgart ou le bois rustique d’une maison de la Creuse. Ses photographies-paysages renouent avec un genre auquel Arnaud Class ou Werner Hannapel ont apporté de nouveaux développements. L’appareil posé sur un pied confère une économie différente à son travail et explique le retour à une image lisible. Il s’agit toujours pour Hervé Rabot de donner à lire des tâches d’ombre saisies par quelque entrée inattendue de la lumière. Feuilles, branches, pierres envahissent l’espace neutre de l’image carrée, perdent leur objectivité ou gagnent une précision photographique, avec de subtiles complexités. La nature est laissée à l’abandon et notre regard, invité à une visite amicale, circule, hésite entre les plans qui s’enchevêtrent volontairement par une mise au point perverse. Qu’il s’arrête sur le flou des feuilles mangées par la lumière ou par les ombres, qu’il glisse sur la rugosité d’un muret ou l’épiderme lisse des feuilles, promeneur solitaire et en apparence tranquille, le voici pris au piège d’une attente, à laquelle la photographie offre les sensations d’une pure rêverie visuelle.

Françoise Ducros, Art Press 1986